Logique de la mappemonde & Suite nomade
Expositions | 2013

Logique de la mappemonde, sculptures, photographies, vidéos, conférences, exposition accompagnée de la programmation artistique Suite nomade, La Box & École nationale supérieure d’art de Bourges, 21 mai-22 juin 2013.

Avec la participation de Yto Barrada, Taysir Batniji, Florence Chevallier, Marcel Dinahet, Maud Houssais, Mehdi Meddaci, Osman Dinç, Yazid Oulab, Ariane Tillenon (Logique de la mappemonde).
Et de Éric Aupol, Brigitte Bourdier, Érik Bullot, Éric Corne, Arnaud Deshayes, Ferenc Grof, Maud Houssais, Tatiana Lévy, Cécile Liger, Colette Puynège-Batard, Jean-Michel Ponty, Rima Samman (Suite nomade).

Curateurs : A. C. & Didier Mencoboni.
Directeur de l'École nationale supérieure d'art de Bourges : Stéphane Doré.

Logique de la mappemonde & Suite nomade

L’exposition Logique de la mappemonde approche les notions de paysage, d’espace et de pourtour méditerranéens dans une perspective trans-esthétique. Et prolonge ainsi un livre, paru en 2012 aux éditions Filigranes Logique de la mappemonde, note sur l’espace (pourquoi méditerranéen ?). Cet essai, accompagné d’un cahier iconographique de photographies de Florence Chevallier, Bernard Guillot, François Méchain, Corinne Mercadier, Bernard Plossu, et de photogrammes extraits de films de Jean-Luc Godard et de Jean-Daniel Pollet, proposait une étude, poétique et esthétique, d’œuvres d’art ayant traité de l’espace méditerranéen dans la littérature, la photographie, le cinéma*. L’idée de paysage – son expérience – y apparaissait historiquement fécondée par les migrations, les dialogues, les rencontres et les nomadismes (Fernand Braudel, dans La Méditerranée, a montré la construction trans-spatiale de l’histoire qu’ils ont opérée). Dès lors, dans un tel éloge des passages, géographiques mais aussi artistiques, une préfiguration des relations trans-esthétiques entre les images, les textes et les sons pouvait être observée, analysée… Logique de la mappemonde, note sur l’espace (pourquoi méditerranéen ?) rendait principalement compte de cette poétique à l’œuvre (par exemple, dans les récits d’André Pieyre de Mandiargues, les photographies de Bernard Plossu ou les films de Federico Fellini, de Jean-Luc Godard ou de Jean-Daniel Pollet). Les paysages méditerranéens comme dépositaires, donc, des relations entre les arts, comme arborescences et miroirs des rencontres inter-sémiotiques…

Précisément. À partir du 30 mai et jusqu’au 22 juin, à la galerie La Box de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, l’exposition Logique de la mappemonde – conçue avec Didier Mencoboni – a pour point de départ les notions approchées dans le livre éponyme dont elle développe et prolonge, toutefois, le propos.

À l’instar de celui-ci, l’exposition s’inscrit d’abord dans une pluralité de médiums qui se répondent (sculptures d’Osman Dinç et de Yazid Oulab, photographies de Yto Barrada, de Florence Chevallier et de Mehdi Meddaci, vidéos de Marcel Dinahet et de Taysir Batniji, conférences de Maud Houssais et d’Ariane Tillenon). À ce titre – essentiel à mes yeux –, cette exposition continue la réflexion trans-esthétique qui la préfigurait… De la circulation des signes à une circulation entre les signes… Nomadisme sémiologique dont les villes, étendues, espaces de Sète, Marseille, Beyrouth, du désert algérien, d’Oujda, de Tanger, Rabat, Casablanca constituent l’une des possibles cartographies.

Certaines conceptions esthétiques ou stylistiques du livre (art des contraires : oxymores, tensions chromatiques ou théâtralisation des décors : hyper-visualité…) apparaîtront au fil du parcours que l’exposition propose (en particulier dans les œuvres de Florence Chevallier Des journées entières, Marseille, 1999, Atlas, Oujda, 2012, ou encore dans celles extraites de 1955, Casablanca). Ensuite, la perspective d’un minimalisme, contemplatif et radical, monochromatique à sa façon, révèlera une poétique des sensations méditerranéennes, leur lyrisme et leur énigme (à l’instar de la mer hypnotique de Marcel Dinahet dans Regarder la mer – La Mer à Sète, 2012). À cet égard, l’exposition fait aussi apparaître l’incandescence d’une présence au monde (infini du désert algérien dans Élévation de Yazid Oulab, 2007), et son éblouissement dans l’image (hallucinations traversant les limites du visible dans Départ de Taysir Banitji, 2002). Une représentation fantomatique du paysage se constitue dès lors en filigranes dans l’exposition… Vertige de l’imaginaire dans la sculpture Hommage à l’homme qui cherche l’eau d’Osman Dinç (1989), ou dans les reflets de l’image en abyme d’Yto Barrada Détroit de Gibraltar (2003). Dans une telle exposition de « paysages intermédiaires » – pour reprendre le titre d’une belle monographie de Bernard Plossu à propos, entre autres, de l’espace méditerranéen –, l’idée de politique s’affirme également. Certes, là encore, le livre s’était déjà fait l’écho des déplacements des populations auxquels le laboratoire d’art urbain Stalker a donné une mémoire dans son travail sur la voie Appia-Egnatia (in GNS, Palais de Tokyo, 2003), puis des représentations critiques de l’espace dans le triptyque de François Méchain ¿ Qué tal ? Hommage à Francisco de Goya (2010), ou dans le voyage en exil de Jean-Luc Godard dans Film Socialisme (2010). Mais l’exposition propose d’autres développements à cette articulation art & politique.

La conférence de Maud Houssais, qui sera donnée le 5 juin à la galerie La Box, présentera ainsi les avant-gardes artistiques au Maroc dans les années 1960, et, en particulier, la revue poétique Souffles, puis, pour la période actuelle, c’est l’expérience artistique de L’appartement22 à Rabat qui sera exposée. Le lendemain 6 juin, toujours à la galerie La Box, c’est cette fois Ariane Tillenon qui proposera les résultats de ses recherches sur l’impressionnant et très sensible Mapping Journey Project de Bouchra Khalili (2008-2011). Ces conférences entreront alors en résonance avec l’évidente portée symbolique de la sculpture-dessin en fil de fer barbelé de Yazid Oulab (Le Mythe comme langage volé, 2010 : citation de la sémiologie de la déconstruction, du langage et du mythe, que Roland Barthes fait en 1957 dans Mythologies !). Et, elles inviteront à voir autrement la représentation de la violence et de l’exil dans l’espace, les lieux photographiés, le paysage que l’exposition transporte aussi avec elle… La violence, d’abord, dont l’effet est suggéré par les bris et les tronçons de verre à vif, encastrés dans des murs qui délimitent des propriétés (Florence Chevallier, 1955, Casablanca, 2003). Ou par le détail phosphorescent d’un pin parasol photographié par Mehdi Meddaci au Liban, fragment végétal sur fond noir, relief découpé comme une braise et qui demeure, inexorablement, l’empreinte – monochrome, abstraite – du désastre crépusculaire de la guerre dans Paysage, Beyrouth, 2005… L’exil, ensuite, quand les images du bateau que Taysir Batniji a filmé au départ du port de Marseille cite, inévitablement, l’histoire des peuples migrants, leurs déplacements sur le pourtour méditerranéen… Construire, déconstruire… Cette formule – intitulé du mémoire de recherche de Maud Houssais qui donnera lieu à sa conférence – est aussi une traversée des signes, de l’histoire et de l’utopie que peuvent figurer les ruines, l’élévation ou l’inachèvement des échafaudages ou des maisons dans les paysages contemporains de Logique de la mappemonde. Des sculptures, des photographies, des films, des conférences, donc, qui dévoileront autant d’approches, fragmentaires et radicales, d’un espace et d’une mer que les artistes décrivent comme irréversiblement poétiques, tragiques, fantomatiques et solaires – traversés d’un point à l’autre par (et de) l’Histoire.

Suite nomade
Parallèlement à l’exposition Logique de la mappemonde, un programme d’événements artistiques et pédagogiques intitulé Suite nomade réunit, à l’École nationale supérieure d’art de Bourges, artistes et écrivains sur le thème du paysage et de l’espace… Et continue d’en proposer une histoire ouverte en présentant des écoutes musicales (Et tournent les sons dans la garrigue – Réflexion sur l’écriture n° 1 de Luc Ferrari, 1977, par Jean-Michel Ponty), des projections de films (Trois faces, 2007, d’Érik Bullot et Hier encore, 2005, de Rima Samman qui sera suivi d’un débat animé par Arnaud Deshayes), ainsi que, dans le cadre du Ciné-club d’Éric Corne, une étude de La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo (1966). Des lectures auront aussi lieu… Elles seront organisées par Tatiana Lévy à la Bibliothèque de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, puis, et cette fois à l’initiative de Cécile Liger, à la Médiathèque de la ville de Bourges par Colette Puynège-Batard et Brigitte Bourdier qui donneront une lecture publique du livre Logique de la mappemonde. Un cours, entre atelier et conférence, sera aussi produit par Éric Aupol qui, avec des étudiants de l’Énsa, sera de retour de Palestine et de l’Académie des Beaux-arts de Ramallah. Enfin, des éditions seront conduites… Par Tatiana Lévy qui proposera, sur le thème du paysage, un numéro du journal des étudiants – Stricto sensu –, et par Ferenc Grof qui conçoit avec Maud Houssais le programme de ces manifestations.

Autant de rencontres trans-esthétiques où, le temps de l’exposition Logique de la mappemonde et de la programmation Suite nomade qui l’accompagne, les images, les textes et les sons trouveront leur dynamique et leur véhicule… Autant d’utopies – artistiques, esthétiques, poétiques, politiques – qui en sont le prolongement et l’horizon d’attente.


                                                                                                                                                                   A. C.


 


*Logique de la mappemonde, note sur l’espace (pourquoi méditerranéen ?) par A. C., Filigranes Éditions, Trézélan, 2012, 60p.


Illustration : Mur d'images des œuvres exposées lors de Logique de la mappemonde.


 


© alexandre castant | 2011