Logique de la mappemonde, esthétique & poétique du paysage
Archives & Documents | 2006

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Logique de la mappemonde, esthétique & poétique du paysage, École nationale supérieure d'art, Bourges, 2006, 56.00.

Qu’est-ce qu’un paysage ? Accords plastiques et déséquilibre. Incongruité d’éléments. Références culturelles, explicites ou fantasmées. Vertige de la nature. Du cosmos. Et puis, toujours, des couleurs réinventées, superposées, comme en relief, éclatantes ; des monochromes hypnotiques, faits de nuances, de demi-tons. À certains égards, il n’existe guère que des paysages particuliers, intimes, privés, car ces paysages, nous les appréhendons avec notre sensibilité, et notre cognition : notre fonds culturel, et, plus encore sans doute, avec notre autobiographie dont ils sont finalement, ces paysages, l’éternel décor changeant, l’expérience iconique toujours renouvelée de notre journal intime et public, le fond sonore en quelque sorte de notre existence, bande-son depuis laquelle tout se révèle, comme on le dit pour la photographie. Je pense aussi que le génie du paysage réside dans une tension : entre d’une part la culture qui le travaille au corps, et, d’autre part, le monde des perceptions. Scène pastorale, industrielle ou urbaine, le paysage est toujours le reflet, l’empreinte, ou la dérivation du monde auquel il appartient : l’idéologie qui le représente, et, en même temps, il demeure une formidable plate-forme pour la fulgurance des sensations, le bouleversement des corps, des échelles, des distances, des cinq sens.
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De ce point de vue, le corps du photographe dans l’espace, comme le représente le personnage du film Blow-up de Michelangelo Antonioni (1967), peut également figurer une relation intéressante au perceptif. Point de vue, lieu, observateur et paysage dialoguent alors dans la confrontation, ou dans la fusion, ou dans la périphérie l'un de l'autre. C'est un mode de perception de l'espace dont la vision figure l’énigme. Le paysage est constitutif de l'objet et du regard, du vu et du voyant, et il devient dès lors l’objet même de son propre regard. Songeons à Maurice Merleau-Ponty dans L’Œil et l’esprit : « Je ne vois pas [l’espace] selon son enveloppe extérieure, je le vis du dedans, j’y suis englobé. Après tout, le monde est autour de moi, non devant moi. (…) Et puisqu’il nous est dit qu’un peu d’encre suffit à faire voir des forêts et des tempêtes, il faut que [la vision] ait son imaginaire » (éditions Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1985 [Gallimard, 1964], p. 59).
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J’aimerais maintenant mettre en suspens la question des arts plastiques (un court moment), tout en m’inscrivant résolument dans l’expérience du regard et de la visualité, et appréhender une stylistique du paysage méditerranéen à travers le repérage des codes formels que l'on peut y trouver. Il s’agit donc de figures spatiales qui existent en Méditerranée, tant sur le plan esthétique que dans son Histoire (l’un étant d’ailleurs le miroir de l’autre), et, à ce titre, je citerai souvent, un texte de référence : La Méditerranée de Fernand Braudel. Ainsi, après la question de la représentation de l'unité et du multiple, j'aborderai celle du mouvement et de l'immobilité, puis du jeu des contraires et de la théâtralisation du décor comme autant de signes méditerranéens distincts.
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Nous voilà donc, face à une autre entrée, dans la question du paysage représenté. Celui-ci devient réflexif. Il parle moins de son sujet, que de la technique qui le porte, son médium, et puis il se retourne comme un gant et ne figure plus, il devient l’expérience de l’art. Ce n’est plus le spectateur ou le lecteur qui rentrent en relation avec le paysage, mais celui-ci qui les regarde : le miroir était inversé. Voyez l’histoire du cinéma où le paysage est appréhendé comme un médium.
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Dans Le Mépris (1963), l’importance de la musique mélodramatique de Georges Delerue, avec laquelle Jean-Luc Godard joue, trouve son complément dans les couleurs du film. Car Le Mépris est un film de monochromes notamment du paysage. Le bleu de la mer, le vert des pins, mais aussi la villa Malaparte où le film se tient, sont autant de taches chromatiques, fragments qui font irradier les figures de la musique de Delerue en inscrivant une tension d’équilibre, une harmonie classique, entre l’espace et le son, entre le paysage et la musique. Cette intensité est la propriété même de la tragédie qu’est cette œuvre. Le bouleversement tragique est ici le produit d’un équilibre entre la musique et la scène, c’est-à-dire entre le son et les couleurs du paysage, entre également une réflexion sur le paysage comme médium — Le Mépris fonctionne sur le principe d’une et de même plusieurs mises en abyme — et bien sûr le paysage méditerranéen où le film s’ancre (non loin de Naples, de Pompéi et de l’île de Capri), et dont le mythe comme les sensations participent ensemble d’un « faire image » irréel : la logique de la mappemonde.

Cette communication, après une introduction générale sur l’esthétique du paysage, traite de la poétique des lieux et de leur imaginaire, avec comme périmètre d’étude, précisément, le pourtour méditerranéen. Dans une troisième et dernière partie, et avec le cinéma et la vidéo comme support de prédilection, un autre aspect du sujet est approché : le paysage comme médium.

                                                                                                                                                                    A. C.

Conférence filmée par Nadia Boursin-Piraud et programmée dans le cadre de Tarmac _dépaysement, un séminaire de Roland Baladi et de Nicolas Hérubel.

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Site de consultation :
Bibliothèque de l'École nationale supérieure d'art de Bourges.


 


© alexandre castant | 2011