Yves Meylan Radiophonie, Photographie, Transmission
Catalogues & Livres d'artistes | 2016

« Radiophonie, photographie, transmission » in Yves Meylan, Francis Trauning, Au revoir, merci [Livret du CD ; Prix Phonurgia Nova/SCAM, 1997], Éditions Phonurgia Nova, coll. « Les grandes heures de la radio », Arles, 2016.


Radiophonie, photographie, transmission


Diffusé en 1997 par la Radio Suisse Romande (RSR1), et lauréat, la même année du Prix Phonurgia Nova/SCAM, le documentaire Au revoir, merci est une réalisation radiophonique d’Yves Meylan qui met en scène le quotidien professionnel de Francis Traunig. Celui-ci, marchand de vêtements à Genève, est en effet enregistré dans son magasin de mode masculine, entouré de ses employés (des marchandes, des couturières), et surtout en compagnie de ses clients et amis de passage avec lesquels il converse constamment (« mon outil de travail, c’est la langue et le centimètre, dit-il »). Ils débattent ensemble de la vie, en général, et de la photographie souvent… Car Francis Traunig est photographe ! Un photographe qui a installé un studio de prises de vue dans son magasin de vêtements et qui demande, sinon systématiquement du moins régulièrement, à ses clients et amis de poser pour lui devant un ensemble de vestes, suspendues sur des cintres, qui devient le décor et la scène de cette série de portraits photographiques. Un théâtre de l’image, donc, restitué par l’émission radiophonique Au revoir, merci.


Cette galerie, constituée de douze portraits qui sont autant de personnages photographiés par Francis Traunig, et, ce faisant, enregistrés du point de vue radiophonique par Yves Meylan, fait entre autres se succéder des jardiniers, des retraités, une femme amoureuse, un écrivain ou un poète, un photographe qui se présente comme un artisan… Le plus souvent, ils tiennent, avec humour, des propos dépressifs, cyniques, réactionnaires, badins ou passionnés, parfois traversés d’autres langues et différents accents, toujours saisis dans un art volubile et enjoué de la rencontre et de la conversation, à bâtons rompus, sur la pluie et le beau temps. Dans cette faconde, orchestrée par l’incroyable énergie verbale de Francis Traunig, on trouvera, peut-être, l’intonation d’un Fabrice Luchini helvétique… À cet égard, un auditeur tchèque, relate aujourd’hui Yves Meylan, ayant écouté Au revoir, merci lui proposa de monter, à partir de toutes ces situations, une pièce de théâtre… Le projet, finalement, n’aboutit pas, mais il est intéressant de voir – dans ce qui ressort d’un petit théâtre radiophonique improvisé – le caractère de fétiche et d’échange de la photographie dans un tel dispositif dialogué. Non seulement, elle est motif de paroles (comme une maïeutique : elle engendre et produit un langage révélateur du sujet), mais aussi, elle est un moyen d’échange, de contrat, de troc : Francis Traunig photographie ses clients et, pour les remercier du temps qu’ils lui consacrent, leur offre en retour « une paire de chaussettes, un pantalon ou un sweat », et toujours la photographie qu’il a prise (don symbolique s’il en est !). Nous sommes, dans Au revoir, merci, au cœur de l’échange et des rencontres humaines, légères, multiples, éphémères, de la communication des affects et du pathos, et, s’il fallait inventer un genre, sonore, il faudrait alors évoquer une radiophonie humaniste comme il y eut, avec Robert Doisneau et Édouard Boubat, une photographie humaniste qui privilégiait avec malice les moments anodins et fugaces de la vie quotidienne.

Dans un tel cadre, les photographies de Francis Traunig participent, au fil de l’émission, de deux conceptions. L’une est magique : « Je traque l’âme » dira Francis Traunig à l’un de ses clients ; l’autre est extatique : « Je vous fige avec le cri » dira-t-il à un autre. Francis Traunig, en effet, crie souvent, de joie, d’émerveillement, de stupeur ! et ces exclamations communicatives traduisent, du point de vue sonore en quelque sorte, le moment de la prise de vue photographique lors de laquelle il exulte. La photographie reste à considérer comme une énigme mâtinée de magie, une passion dont témoigne la rencontre de Francis Traunig avec l’un de ses amis photographe : « Mon rêve serait d’avoir cent ans, dit en substance ce dernier, et de recevoir un jeune photographe qui viendrait faire mon portrait. Il me prendrait en photographie et je lui dirais : “ Avant, dans le temps, c’est moi qui faisais cela… ” Et puis, ce serait fini. »

Or cet art de la photographie, dans Au revoir, merci, trouve son reflet dans l’art radiophonique lui-même. À commencer par la réalisation d’Yves Meylan où apparaissent, comme en alternance, des enregistrements de séances de prises de vue (et donc les conversations souvent tonitruantes qui les accompagnent), et des entretiens plus intimes avec les personnages photographiés. Deux strates, deux espaces ou deux volumes sonores y sont élaborés par la seule prise de son (soit la distance entre le micro et sa captation), telles deux distances photographiques, l’une proche et l’autre lointaine, qui pourraient être créées par deux focales différentes. Et puis, il y a une conception de l’art radiophonique liée, par Yves Meylan qui est aussi photographe, à celle de l’image : elle est faite de rencontre (la relation instituée entre l’Autre et soi), de surprise (la découverte d’un enregistrement sonore est assez comparable, dit-il, à la « révélation » d’une image photographique) et d’une part imaginaire… Entre photographie, phonographie et radiophonie, Au revoir, merci établit un pont singulier : derrière la saveur, le sentimentalisme ou le burlesque de ses séances de prises de vue, c’est aussi la capacité du sonore à expérimenter le visible qui est ici transmis et restitué.


                                                                                                                                                            A. C.


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© alexandre castant | 2011