Art & Littérature
Archives & Documents | 1990


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Ramon Faura-Llavari, Peintures, Galerie France – Annette et Bernard Ginestet, Bordeaux, juin 1990.


Certains masques funéraires sont ornés avec une opulence de couleurs : ils mettent en évidence l’effroi de la mort mieux que les apparences de la nudité ne sauraient le faire. C’est en fin de compte une impuissance à dissimuler l’horreur que le faste de ces masques souligne. L’œuvre de Ramon Faura-Llavari est de cet ordre. À ceci près : c’est moins la mort que la folie dont sa peinture est la hantise. Et pourtant… Avec un sens aigu de la lumière et des formes, son œuvre piège soudain le regard : cette peinture de la séduction voudrait faire oublier, dans une matrice décorative déstabilisée, l’hystérie dont elle regorge. L’œuvre du peintre est à elle-même sa violence interne et son propre défi. Celle de Faura se fige dans la folie comme en une issue fatale. Peints sur le point de disparaître, présentés avant tout effacement, les personnages du peintre sont les dépositaires d’une interrogation qui les condamne sans appel. C’est dans cette recherche, cette invitation au mouvement, que commence la fin.



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Les Nuits vides

Ils s’appartiennent. L’on dit cela des moments d’exception. Lorsque, dans le silence du premier regard et d’un geste, deux êtres s’appartiennent l’un l’autre. L’œuvre de Ramon Faura-Llavari connaît un amour rare : elle appartient au matin, à l’aurore achevée que traverse une violence crue, la première lumière du jour. Ses émois.

Dans le vertige du style, Faura-Llavari s’approche au plus près d’un point aveugle. Il y a un soleil nu dans son œuvre. Celui de l’espoir devenu vain.

La peinture de Ramon Faura-Llavari est une forme de l’élan, comme un plongeon en arrière, dans l’eau de l’oubli : la mémoire. Le peintre se meut vers le début, vers un soleil qui s’éteint. L’invisible direction. Sans-doute, est-ce pour cela que sa peinture tient aussi du cercle ?

Oublier, dans la séduction de la vitesse du tracé, que personne n’est moins dupe de son œuvre que l’artiste. Oublier que rien ne s’efface. La tentation du commencement n’est-elle pas celle de la fin ? Dans l’attente de ce qui est déjà arrivé.

Au matin, les personnages que met en scène le peintre connaissent le désir d’oublier leur impuissance à se mouvoir. Tentative de mouvement toujours avortée. Après des nuits vides, sous un soleil bleu, l’on entrevoit enfin le rôle des formes que peint l’artiste. Dans le spectacle de leur propre chute, elles se regardent diparaître.

Si un musicien devait figurer le reflet noir des couleurs, il composerait un mouvement final et le répèterait à l’infini. Il est question, dans l’œuvre de Ramon Faura-Llavari, de cette forme répétitive. En effet, la profusion de lignes précieuses, de volutes, de spirales s’enroulant autour de boucles inachevées, inversées, de quadrillages décalés, parasités par de multiples zones opaques, translucides, saturées de couleurs et d’angles morts que seul articule à l’espace en mouvement une magie sorcière du style ; cette profusion de figures donc est le défi singulier de ces créations qui, au travers d’un excès de signes, s’approchent de l’une des facettes les plus subtiles de la nudité : Ramon Faura-Llavari peint la transparence.

Regards et bouches des personnages ? Obstrués. Noircis avec acharnement, résolument clos. Jamais ils ne sortiront d’eux­-même. Issues et voies d’accès : bloquées. Échange impossible. Communication vaine. Dans la tension, ils sont, radicalement, séparés du monde. Il y a un espace étanche entre celui-là et les personnages de Faura. Donc, si le mouvement demeure, ce ne peut être qu’en eux-mêmes où ils s’abîment plus qu’ils ne descendent et se dissolvent en errant ainsi au travers des sphères et des méandres de leur univers mental. C’est dans ce monologue intérieur que le peintre les fixe immobiles et mouvants. Des figures floues, vives, multiples et obscures, habitent la conscience du monde effacé, déformé, des personnages du peintre. Puisqu’avec lui, ils n’ont qu’un impossible rapport. C’est au travers d’une lentille qui défigure et estompe que Ramon Faura-Llavari cisèle, avec désinvolture dans cette précision, ses personnages coupés du monde qui, voyageant à la recherche d’un espoir nu, ne trouvent dans cette errance que leur propre dissolution. Faura les peint derrière une eau. Ce filtre, aquatique, situé dans l’espace étanche qui réside entre le monde et eux, entre le monde et le peintre, entre le peintre et lui-même, cette lentille optique diffracte leurs miroitements. Ce filtre aux reflets verts et bleutés de la transparence enveloppe les personnages du peintre sans leur donner, pourtant, la sensation qu’ils peuvent se mouvoir dans l’eau. Dans un monde liquide. Définitivement fluide malgré leurs déchirements. Dans cet élément de la surface et de l’illusion, de l’écoulement, des profondeurs, et du miroir troublé de reflets qui apparaissent moins qu’ils ne se détachent. Puis, retour au point de solitude imposé par leur place étrangère au monde, par cette descente infinie. Par leur dissolution qui miroite au travers de l’eau. Identification d’un point particulier de la solitude : l’exil.

L’errance intérieure des personnages de Ramon Faura-Llavari est à la croisée du mouvement et de l’immobilité. De la glaciation.

Profusion d’indices : touches convulsives, spirales désarticulées, perspectives équivoques, lignes amples, tracés nerveux, griffures, angles de toiles demeurant vierges, raturées avec rage, avec ennui, et, le plus souvent, la posture assise des personnages sont le vocabulaire d’une peinture de la fusion des contraires : l’envers du mouvement et l’immobilité de cet envers. Repérage du néant, dans sa mobilité, ironie des choses : dans sa vanité.

Sur fond d’éclatement des formes : fenêtres, grilles, portes, géométrie du rectangle et lignes de fuite en guise de tentation de sortie, d’envie de se projeter vers l’extérieur, d’en finir. Mais cette pulsion reste à l’état de vertige. Déstructurée. Comme une frénésie glacée, impossible, écartelée devant les multiples sens que Faura laisse ouverts.

Ses créations sont la perte d’un équilibre que l’artiste saisit à un moment précis, en un instant qui participe d’un temps hors-temps, d’un temps sphérique, suspendu et fluide, se défiant de toute mesure. Avant le mouvement, l’artiste peint chaque seconde qui figure pareillement après. Traité sur l’espace entre les instants qui fusionnent. Dans un temps opaque.

La peinture de Faura-Llavari, avec souplesse dans l’effusion, force inconnue de l’excès, éclaire la transparence des corps décharnés. Entre ces lignes multipliées, leurs croisements, leurs superpositions, se devinent des formes cachées, oubliées sur la toile, dans un rythme vif : esquisses de corps et nus de femmes.

Cuisses charnues et rondes cambrures sous les reflets du matin et l’effroi d’un élan noir : les corps de Faura s’affichent, définitivement, impuissants à se déplacer et, tout à la fois, porteurs de multiples brisures et autres fragments qui les construisent dans un bond. Cheminement sur les voies du dénuement. Éléments pour une approche du nu. Logique. La peinture de Ramon Faura-Llavari appartient au matin, donc au début. Aux points d’origine dont elle se pare des teintes. Sophistiquée, l’œuvre de Ramon Faura-Llavari revêt couleurs et lumières de la solitude.

L’atmosphère, silencieuse et artificielle, de laboratoire expérimental pour atelier que suggère la peinture de Faura évoque celle d’une combinaison entre la décomposition, la clarté et la fin.

L’art de la couleur, comme il y a un art de la mort. Il existe une métamorphose de l’art précieux, du raffinement extrême, de la sophistication : lorsque le maniérisme dévoile ce qui réside derrière le style, cette métamorphose s’opère. Dans un instant d’artifice pur.

Au travers de figures virtuoses et d’un sens pictural des harmonies, d’une perfection portant sur les détails les plus fins, au travers d’un ensemble de volutes, d’une algèbre de torsions et d’occupation chatoyante de l’espace, l’art précieux compose avec l’excessive séduction des apparences, garde une élégance dans sa danse avec le trop. Il séduit et miroite. Parfois, il joue d’illusions jusqu’à découvrir, alors, en un instant fugace, une souffrance et une rage aveugle. Après avoir été pris par le charme de ses couleurs, après que le regard a été ravi, envoûté, conduit d’une invention picturale à une autre, d’un espace du raffinement à telle autre invention plastique, il s’arrête soudain, pris au piège de la violence et de la cruauté dont hurlent en silence les corps de Faura. Ce dernier peint l’innommable au-delà d’une magie sorcière, celle des parures. Passé le stade de la séduction, le regard se plante dans la nuit. Elle est vide. Elle est là, devant. L’artiste fait donc un chemin à l’envers. Il reconstruit le vide. Lui donne une couleur, un style, un rythme. Finalement, on ne voit qu’à l’envers le chemin que lui-même a dû parcourir à rebours. Dans l’envie de défier l’impossible. De défier simplement. Tel un excès en aventure.

Peindre le beau. Le peindre jusqu’à l’asphyxie. Jusqu’au point précis où la beauté bascule derrière son masque. Question d’instant.

Il y a toujours un œil qui se regarde être peint. Miroir répétant ses lignes à l’infini. Lignes d’errance, de fuites en vain, de vitesse aussi : ceux qui connaissent l’exil vivent en de mêmes instants l’espoir du retour et la résignation qu’il y a à attendre. Entre mouvement et immobilité, leur espérance se nourrit de l’oubli. Chaque matin les soumet à l’idée de leur retour, ou à celle d’une triste patience à s’imposer. Un simple geste devient définitif, le déplacement une continuelle interrogation. S’il est difficile de partir, il est parfois plus encore de revenir, longtemps après. Dans ce doute et son mal, les corps de Faura-Llavari éclatent écartelés pour ne posséder aucun point fixe auquel s’amarrer. Dès lors, évoluer entre les jours procèderait d’un âge à jamais perdu, dont le souvenir seul emporte dans l’illusion de son tournoiement. En cela, les personnages de Faura citent une modernité qui, continuellement, déplace et métamorphose des repères auxquels elle a l’élégance de ne plus croire. Les œuvres de Faura s’ajustent dans une expérience de la saturation qui convient assez à l’époque actuelle. Si une forme de silence restait à saisir, cela ne pourrait être que dans le multiple et la profusion. Dans ce siècle qui aura atteint un point vide à force d’un trop plein de reflets, de mort et d’ennui.

Solitude. Celle des êtres qui ont l’échec pour seul miroir. La lassitude même leur paraît lointaine. Ces corps de Faura, sanguins, inquiets de leur inquiétude, n’ont plus qu’à se laisser traverser par un impossible oubli. Circuit fermé. Extérieurs au monde, habités par un mal venu de loin, ils sentent monter en eux cette asphyxie dont ils sont la peur. Expression du regard. Solitude fatale.

La chair ; mieux que les peintures les dessins de Ramon Faura-Llavari la révèlent transparente et compacte, inachevée quoique puissante. Retour à ces premières : tracés veloutés, fins, estompés, ou, fracturés par l’artiste qui s’apprête à les ciseler et qui, en fin de trait, sépare les corps qu’il peint de leurs reflets. Rythme de la cassure, de sa continuité. Dans cette dissonance les visions prolifèrent sur la toile. Le regard des personnages devient alors le seul point de repère intelligible. Souvent noir, meurtri, et d’une force rare, il tient lieu d’équilibre des formes autour. Point de repère tragique du tourbillon. Inertie devant une foule de figures arrivant.

Chair et solitude ? Il y a une ombre derrière les corps de Ramon Faura-Llavari, une ombre immobile et plus palpable que la forme dont elle est, semble-t-il, le miroitement. Double maniériste. Impossible accord des personnages avec leur image. Animalité humaine en guise de cri. Quelle est cette ombre, ce dédoublement derrière le vide ? L’avant d’un autre théâtre. C’est une nouvelle apparence de l’envers et de l’endroit. Classique. Tel un autoportrait du peintre qui désire unir les contraires. Fusion des impossibles. Tentation de l’art.


                                               Alexandre Castant, janvier 1990
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