Variété fixe, images, photographies
Direction d'ouvrages | 1996

Alexandre Castant, Variété fixe — Images, Publication de l’Institut Français, Thessalonique, 1996.


Variété fixe — Images est le catalogue de l’exposition Variété fixe, Institut Français de Thessalonique/AFAA Ministère des Affaires Étrangères, Musée Archéologique Yeni Tzami, Thessalonique, 9 février 1996 – 28 février 1996, n. p.


Photographies de Philippe Calandre, Thibault Dhermy, Marc Donnadieu, Arnaud Feret, Florisa, Benoît Laffiché, Céline Larmet, Aymeric Vergnon-d’Alançon, Yannick Vigouroux. 


Rédaction du catalogue & curateur de l’exposition : Alexandre Castant (sauf le texte sur Céline Larmet écrit par Fabrice Bousteau).
Directeur de l’Institut Français : Jacques Soulillou.


[Extraits]


La photographie est  une trace dans un monde invisible. Et quelle qu’en soit l’usage, ou la manipulation, c’est dans cette consignation de réel qu’il faut d’abord voir la force symbolique de l’expression photographique, sa résistance à l’effacement, son adhésion à la réalité. Précisément car elle en est la marque inaltérable. L’affaire du réel, son dépôt, assigne à la photographie un périmètre vital, un souffle, un espace inspiré, celui de la délégation d’une mémoire dans un monde aligné sur la représentation. Pourtant, parallèlement, une autre question apparaît : la désincarnation de la réalité elle-même. L’avancée des télécommunications à distance, le développement des micro-ordinateurs portables (implosion de l’espace et du temps par l’information qu’ils enregistrent, effacent, reproduisent) participent à une ère de la dématérialisation que la galaxie des télévisions et d’internet finit d’activer. Temps réel et réduction de l’espace impliquent une dissolution du sujet. Ce dernier est devenu le monde, mais plus rien ne le relie au réel. En face de quoi, la photographie — et quelle que soit la pratique à laquelle elle se prête, aussi virtuelle fût-elle — la photographie, donc, reste peut-être l’une de nos dernières relations à l’expérience d’une distance « perceptible » au monde, tout en participant de cette nouvelle ère devenue image, que la photographie, dès son apparition, intègre aussi avec une vitesse sans appel.


Périphérique : fluide
Photographier, avec plus ou moins de clairvoyance, d’excellence du regard ou du goût, peu importante de ce point de vue, mais photographier, c’est aussi produire et diffuser. Instituer un « trafic » d’images où, immédiatement, le geste du photographe est inscrit dans un mouvement global, incontrôlé et irrécusable, qui est celui d’une planète où pêle-mêle, dans le tohu-bohu, se parle une langue cryptée, codée. Celle de l’hyper-consommation visuelle : circuit qui convoque la photographie, le cinéma, la télévision, la vidéo, les technologies... Dans des pratiques de masse, des activités sociales, des expériences individuelles du visible (de la télévision aux images publicitaires et à la consommation d’œuvres d’art ; des photomatons aux caméras de surveillance et aux jeux interactifs), s’organise une immense Tour de Babel de l’image… La photographie participe alors de cette vitesse symbolique, de cette production de masse que les artistes — depuis la stylisation warholienne de l’image démultipliable — prennent à bras le corps.


C’est la photographie qui regarde l’image
La modernité photographique n’est faite que d’artistes qui s’interrogent sur son statut. Ainsi de L’Autoportrait en noyéd’Hippolyte Bayard où l’artiste, dès 1840, se photographie en suicidé et désigne l’image comme un procès des apparences, de Walker Evans et de sa vision de la ville qui devient une combinaison de cadres, une composition d’images et de regards, de Lee Friedlander et les ombres portées de ses images qui sont autant de reflets dans le monde des reflets. Ces photographes ne traitent donc, déjà, que du statut du photographe dans le réel, et des possibles modifications que sa présence induit... Or, la médiatisation fulgurante devenue planète communicante renouvelle quotidiennement telle relation à sa propre représentation. Le monde est aujourd’hui couvert d’images. Elles le réinventent chaque jour : leur enjeu, c’est la contemporanéité dont elles sont le symptôme. Et lorsque les photographes de Variété fixe sont interrogés sur leur relation à la photographie, ils parlent, plus volontiers, de leur relation à l’image… Avant d’être strictement photographique, leur pratique convoque l’image en tant que nouveau dénominateur commun.


Transvisualité
Variété fixe présente donc des photographes qui dépassent l’unité et la fixité de la photographie en jouant sur des diptyques, des miroirs, des hors champs, des installations, des fictions… S’il y a une variété horizontale des projets de ces photographies, sans doute existe-t-il une variété verticale qui fore cette première, et qui déploie ainsi les possibilités qu’elle a de parler de l’image dans et hors du cadre.
Ainsi des photographies de Benoît Laffiché qui se rapprochent du tremblé et de la trame des arrêts sur image vidéo. Pour écrire ses fictions, Aymeric Vergnon d’Alançon déborde donc l’unité de la photographie. il photographie un lieu, puis il y retourne, le photographie encore et juxtapose ces images, dès lors « collées au mur », à d’autres lieux de mémoire. Thibault Dhermy a photographié les nouveaux stylistes de la Russie : dans la vitalité de ce sujet hystérique et décadent, l’image brouille et dénie sa propre immobilité. Tandis que le collectif de journalistes Florisa explore les icônes médiatiques du dix-huitième arrondissement de Paris. Si Céline Larmet travaille sur l’autoportrait, le kitsch et la mise en histoire de l’image dans un dispositif d’installation, Philippe Calandre développe des scénarios sur l’absence et le jeu insérés dans des cadres aléatoires. Yannick Vigouroux sort de l’image par des regards qu’il photographie plein cadre et auxquels il adjoint des bandes sonores, ainsi que la duplication de leurs photocopies. Marc Donnadieu interroge notre perception du regard, et, de fait, l’orientation dans l’espace de ces polaroids qui explorent le bord de l’espace en relevant, pour cela, des passages entre la matière de la photographie et celle de la peinture... Enfin, lorsque sa mère est décédée, Arnaud Feret a hérité de son sac à main. Il dresse un relevé précis — comme une photographie policière montée sur châssis de bois — des objets que ce sac détenait. L’image décline alors un hors de soi : métaphore de l’exhibition du regard…
Où cette exposition se veut l’un des parcours possibles dans la variété des écritures dont le projet, central, reste une expérience du décadrage en tant qu’objectivation de l’acte photographique.


À l’expérience individuelle, ontologique, de la photographie dans sa nature de trace, un écart se laisse désigner. Il la relie à l’image, qui, en contrepoint, serait le plus petit dénominateur commun qui résulte de toutes ces activités productrices. La photographie ne se lit qu’avec les autres images. De ce point de vue, elle est assez proche du journal télévisé (surdosé de réel), ou des vidéos qui travaillent sur la présence sensorielle de leur support (celles de Bill Viola par exemple)... L’image est dans le monde, elle en démasque la déshumanisation. Et accélère la marche du réel vers un oubli dont elle prend acte.


A. C.


 


***


Site de consultation :
Bibliothèque de la Maison Européenne de la Photographie, Paris.




 


 


© alexandre castant | 2011