Hors champ, Robert Kramer
Documentaires radiophoniques | 1994

Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son, Atelier Radiophonique de Création Languedoc-Roussillon, Montpellier, 1994, 56.00.


Un documentaire de création sur Un Voyage sonore, une production de Robert Kramer pour Les Nuits magnétiques de France Culture, et l’interrogation d’un cinéaste sur le son.


Avec Robert Kramer, cinéaste,
Alain Diot, peintre,
Michel Doneda, Alain Joule, Barre Phillips, musiciens,
Marc Pichelin, ingénieur du son.
Groupe de réalisation : Arnaud Bac,  Jean-Paul Gambier.


Hors champ, Robert Kramer, l’image et le son


Paris-Montpellier, 4 février 1994, train de nuit : des néons qui défilent et dont je ne retiens que le flux, le déferlement de signes, leur effacement.
Calé entre mes écouteurs, je réécoute Un Voyage sonore. Une création radiophonique de Robert Kramer et Alain Diot, Michel Doneda, Alain Joule, Barre Phillips, Marc Pichelin. Le collectif du Voyage sonore, programme initialement prévu pour Les Nuits magnétiques de France Culture.
C’était en mai 1993. Ils avaient voyagé dans le sud de la France, de Marseille jusqu’au Pays de l’Hérault. Ils avaient enregistré leurs performances musicales et sonores dans des lieux inédits : la cour du musée Cantini de Marseille, une usine, « ils avaient pris le son des Calanques ». Ils avaient enregistré dans un container et dans la grotte de La Roque en Hérault… Ils avaient exploré le son, le son comme matériau de recherche.
L’ensemble proposant un programme radiophonique pour France Culture qui finalement ne sera pas diffusé.


Mon train ralentit pour en croiser un autre : écrans des fenêtres : je regarde les voyageurs dans les compartiments, fauteuils découpant l’espace, l’impression d’être en suspens dans l’air, lignes fuyantes des couloirs. Je réajuste mes écouteurs.


Dans leur programme radiophonique, ils ont réalisé le son par découpes. Ils l’ont séparé en unité, modalité élémentaire, pièce minimale. Ils l’ont séparé pour le recomposer en alphabet.
Mais le son se découpe-t-il ? Peut-il exister autrement que dans un bloc ? Ou plutôt selon un fil ? Peut-il exister ailleurs que dans la continuité, autrement que dans sa durée sonore ?
Sa fragmentation n’est peut-être qu’un effet, un effet de style, et, finalement, la tentation de l’image.
L’image, elle, on peut l’appréhender globalement, dans un instant, comme une photographie peut-être…
On écoute dans un fond sonore : toute écoute a un double-fond. Et la musique de Barre Phillips, Alain Joule et Michel Doneda est primitive, tribale, et par-delà son interprétation libre dans des lieux naturels, elle retourne à la monstruosité, incontournable, de l’archaïsme. La fin des civilisations arrivera par le son…


Je les écoute maintenant qu’ils sont dans la grotte de La Roque, je pense que c’est là, ils crient des chiffres, des syllabes, des lettres : ça traverse le vide, ça y retourne, avec des échos, dans une chambre noire. Je ne suis pas sûr, en fait, que ce soit enregistré dans la grotte, je n’ai pas de repères avec ce casque sur les oreilles. Mais bon, admettons, et poursuivons…


C’est donc à ce moment que je suis venu les rejoindre, le 10 juin 1993, j’étais avec Arnaud Bac, mon preneur de sons. Nous sommes restés tous ensemble jusqu’au 13 juin, à Prades-le-Lez, entre Montpellier et le Pic Saint Loup.
Mon travail était de faire un reportage sur leur création, un document sur le document, nous devions enregistrer leurs commentaires sur leur propre réalisation.
J’étais donc en « espace off », dans le « hors champ » d’où il fallait que je les enregistre, avec ma propre absence, à partir de notre propre absence.
C’est alors qu’il y eut l’énigme.
C’était le premier jour d’enregistrement. Ils parlaient d’un texte, le mot texte revenait sans cesse dans leurs préoccupations : « Nous devons écouter le texte, nous devons monter le texte, disaient-ils ».
J’ai pensé qu’il s’agissait d’une lecture improvisée, ou d’un livre-objet dont ils avaient usé comme d’une percussion, d’un matériau, d’un frottement sonore.
Mais non, c’était bien plus simple que cela, enfin à première vue.
Ce texte qui infailliblement revenait dans leurs discussions sous le nom générique de TEXTE n’était qu’un passage de leur aventure, un moment de leur voyage sonore où ils avaient lu un texte. Puisqu’ils avaient découpé leurs enregistrements en séquences qu’ils titraient méticuleusement : le texte, mais aussi la descente, la calanque, la mer, les bambous, Cantini, la caverne, l’usine, le container.
À chaque fois le lieu ou l’objet de leur enregistrement figurait, comme on écrit au feutre son nom sur un classeur, un classement.
Mais cela ne me suffisait toutefois pas. Ce mot TEXTE restait en moi avec une évidence trop brûlante pour être passive, trop en vue pour ne pas dissimuler quelque chose.
Et maintenant cela se précisait. L’énigme tendait à se résoudre au fur et à mesure que je réécoutais ces bandes. Ce voyage sonore était bien une question de texte, c’est-à-dire de lecture.
Comment lire le son ? Un cinéaste, des musiciens et un peintre, et la difficulté pour eux de parler le même langage : de décrypter le son sans calquer justement sur lui les codes des images, des textes, des musiques.
Quel sens a le son ? illustratif, seul dans sa spatialité, dans son volume, appréhendé pour sa plasticité, ses cavités, ses élongations. Un sens virtuel toujours fragile, des interférences visuelles et littéraires.
Un sens qui se dissout quand on l’approche de trop près…


Combiné, permuté, avec des bruits parasitaires volontairement enregistrés dans un voyage sonore qui est aussi mon retour dans le Sud.


                                                                                                                                                    A. C.


***


Diffusion : Salle d’écoute et Chapelle de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, dans le cadre du projet éponyme du séminaire de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, 2016-2017 (<Hors champ>).


 


© alexandre castant | 2011