L’Homme à la cravate à tête de cheval, des immortelles et un jockey Enretien avec Pierre Bourgeade
Documentaires radiophoniques | 2008

L’Homme à la cravate à têtes de cheval, des immortelles et un jockey, entretien avec Pierre Bourgeade, Atelier sonore d’esthétique, École nationale supérieure d’art de Bourges, Paris, 2008, 60.00.


Conduit avec les étudiants de l’Atelier sonore d’esthétique de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, ce documentaire de création se compose d’un entretien réalisé à Paris le 29 janvier 2008 avec Pierre Bourgeade, écrivain, poète, dramaturge, essayiste, ainsi que de lectures et d’adaptations musicales et sonores de textes de l’écrivain (Le Succube et Crashville) par les étudiants de l’Ensa. 


Avec Pierre Bourgeade. 


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« Madame Quesnet : Ah, mon pauvre chéri. Vous avez accompli vos cinquante-quatre ans, sur lesquels vous avez déjà passé plus de 14 ans en prison, alors que vous n’avez jamais tué personne !
– Sade : J’ai donné le fouet à deux filles publiques, et j’ai écrit. J’ai écrit des romans.
– Madame Quesnet : Vous avez écrit. Monstre ! Voilà l’impardonnable !
– Sade : Français, encore un effort pour être Républicains ! »


Pierre Bourgeade, Charenton (ou Le Dernier Amour du Marquis de Sade) in Les Comédiens,
Tristram, Auch, 2004, pp. 115-116.


L’Homme à la cravate à têtes de cheval, des immortelles et un jockey ? Derrière ce titre énigmatique, dont ce programme dévoilera le sens comme au fil d’un puzzle qui se mettrait progressivement en place, apparaît un portrait de Pierre Bourgeade, écrivain, poète, dramaturge, essayiste. Né en 1927, Pierre Bourgeade a écrit au fil du temps une œuvre considérable qui traverse donc les genres du roman et de la nouvelle, de la poésie, du théâtre, de l’essai ou encore des écrits sur l’art. Sur fond d’histoire littéraire — du vingtième siècle au vingt-et-unième puisque l’œuvre de Bourgeade résonne à divers titres avec une réelle acuité dans le concert des livres contemporains —, ce parcours offre d’abord un miroir de l’édition contemporaine et des utopies poétiques qu’elle permet encore. Ainsi, des éditions Gallimard et de ses personnalités comme Jean Paulhan ou Georges Lambrichs qui dirigea l’inventive collection Le Chemin, de La Quinzaine littéraire à Philippe Sollers et aux éditions Tristram aujourd’hui, dont le catalogue reste un modèle d’exigeante inventivité, et jusqu’au téléphage Frédéric Beigbeder, le livre existe sur fond d’économie industrielle avec laquelle Pierre Bourgeade a toujours ferraillé pour maintenir à flot son univers fait d’érotisme, de dramaturgie intense et de guerre, d’images aussi. Et dans cette histoire, il y a celle d’un surréalisme finissant (souvenons-nous que Pierre Bourgeade publie son premier ouvrage l’année de la mort d’André Breton), surréalisme  crépusculaire dans le cadre duquel Pierre Bourgeade côtoiera Man Ray avec lequel il écrira un ouvrage de référence Bonsoir Man Ray, et surtout André Pieyre de Mandiargues. C’est à propos d’André Pieyre de Mandiargues que je rencontre Bourgeade, il y a maintenant deux ou trois ans. Une amie commune nous présente, précisément car j’avais consacré mon premier livre à cet écrivain, poète, critique d’art, né en 1909 et mort en 1991. André Pieyre de Mandiargues, accompagnateur des surréalistes mais aussi précurseur d’un certain esprit du nouveau roman que son style annonce parfois, était une figure incandescente de ce que Breton appelait « les grands imageants ». Les rencontres continues de Mandiargues avec les artistes de son temps comme l’obsession de la visualité qu’a son écriture en font au même titre que Roussel, Joyce ou Calvino, l’un des grands auteurs de l’image moderne, de sa polysémie, de son ouverture. Mandiargues aurait eu cent ans en 2009 et Pierre Bourgeade l’avait bien connu. Nous mettre en relation, c’était donc nous faire partager notre goût pour une écriture secrète et peut-être aussi pour quelques uns des secrets de la modernité de l’écriture où la ville, la femme et l’art conversent avec éclat de la topographie du désir.


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Pierre Bourgeade est un dramaturge admirable. Son théâtre, d’une concision classique, porte au plus au point l’art de l’artifice et des mécanismes rhétoriques. Le texte y devient une machine, infernale, et la machine devient textuelle. Dans Le Passeport, par exemple, des coups de théâtre en série deviendraient jubilatoires si, en creux, le sujet terrible de la dictature et de l’oppression de l’homme par l’homme ou de la femme par l’homme ne travaillait ce texte intense. Objet mécanique et corps-machine, le corps anime de l’intérieur même la poétique de Bourgeade qui s’est forgée sur fond d’histoire du vingtième siècle et de la Shoah. Et c’est à l’aune de cette expérience fondatrice, que cet écrivain extraordinairement ouvert aux grands expérimentateurs de son temps a côtoyé avec une intuition hors-limite et visionnaire aussi bien Pierre Molinier que Michel Journiac et Gina Pane, bref les grands artistes de l’art corporel qui, à l’instar de l’objet-théâtre, n’ont cessé de distiller dans l’écriture de Pierre Bourgeade la question de la représentation, celle de l’artifice et de l’image encore, de la plasticité, son expérience esthétique.


A. C.


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Créations sonores : Thème musical pour Crashville par Jocelyn Villemont, et adaptation du Succube, une nouvelle desImmortelles par Arthur Zerktouni (musique) et Nikolas Chasser-Skilbeck (voix).
Lectures : Gaëlle Cintré.
Groupe de réalisation : Lorraine de Bartillat, Stéphane Joly.
Illustration : Bureau de Pierre Bourgeade, D.R.


Une écoute publique de ce documentaire de création sonore a été faite, en avant-première lors du festival d’art sonore City Sonics 2008 de Mons en Belgique, puis en 2009 à la Salle d’écoute de l’Ensa de Bourges.


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Écoute en libre accès sur le site de l’Atelier sonore d’esthétique :


http://ateliersonoredesthetique.ensa-bourges.fr/?cat=7


 


 


© alexandre castant | 2011