Marie-Jo Lafontaine Dans le cabinet du bâtonnier de Bruxelles
Archives & Documents | 2011

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« Marie-Jo Lafontaine dans le cabinet du bâtonnier de Bruxelles » in Forum [tiré à part], 186, Bruxelles, décembre 2010-janvier 2011.


[…] Marie-Jo Lafontaine est une artiste européenne : elle vit et travaille à Bruxelles, à partir de Bruxelles serait plus juste, puisqu’elle expose dans le monde entier, à propos du monde entier plus exactement.

En effet, depuis sa participation à la Documenta de Kassel en 1987 avec l’installation Les Larmes d’Acier — sculpture monument où des images vidéo de personnes faisant du power-training évoquent, possiblement, la constitution d’une armée imaginaire, et sont associées à une musique classique ou à des bruits étranges, glaçants —, l’ensemble de cette œuvre, audacieuse et profonde, connaît une reconnaissance internationale de plus en plus affirmée, sollicitée. Mais, surtout, elle va être traversée, cette œuvre faite de vidéo-sculptures, de pièces dans l’espace public ou de photographies, de toutes les interrogations, les ruptures et les euphories déçues de la mondialisation. C’est là, en effet, l’une de ses qualités troublantes : les photographies comme les vidéos de Marie-Jo Lafontaine mettent en images et en sons le monde contemporain, et savent lui trouver des figures qui en relaient la violence, mais aussi la magie, la fabulation… Cette œuvre construit des mythes pour un temps présent que la démesure et la folie, de celui-ci, transperceraient constamment de leur fièvre.

Telle approche politique est toutefois datable du début des années 1990. Jusque-là, c’est le mode des passions humaines qui avait été l’objet des recherches déjà remarquées de l’artiste, notamment dans le domaine photographique ou dans l’art du monochrome (peinture, textile). Mais, au début des années 1990 donc, son œuvre semble prendre acte de l’accélération, la violence et l’outrance du monde et de son temps, elle en pressent les changements, les mutations, les notions révolues et celles à venir. Le mur de Berlin venait alors de s’effondrer et la Guerre du Golfe était en cours. Avec ces événements, la mondialisation des images, la représentation de la guerre et les symboles de l’argent spéculatif allaient faire voler en éclats les repères géopolitiques qui, auparavant, prévalaient.
Ainsi, en 1992, Marie-Jo Lafontaine conçoit la vidéo-sculpture intitulée Jeder Engel ist schreklich (Tout ange est terrible) qui, métaphoriquement, rend compte de la guerre en ex-Yougoslavie et des émeutes de Los Angeles à travers des images de flammes exprimant les chaos d’une planète en mouvement… Visions politiques du regard de l’artiste ? C’est en cela que Marie-Jo Lafontaine explore l’idée même d’un monde entier auquel elle donne de nouvelles formes.

Car il n’y a pas d’œuvre qui interroge le monde dont elle est contemporaine sans que, dans un même temps, elle n’invente les formes de cette contemporanéité. Et l’une des innovations de l’artiste réside dans son goût pour l’exploration de médiums (photographie, vidéo, sculpture, son et texte) qu’elle articule, les uns les autres, au fil d’associations inédites.


[…]


L'ensemble de ce texte a été repris, dans une version sensiblement identique, dans l'essai Écrans de neige, photographies, textes, images (1992-2014), Éditions Filigranes, Hors collection, Trézélan, 2014, pp. 98-99.
http://www.filigranes.com/main.php?act=livres&s=fiche&id=483


 


© alexandre castant | 2011