La Gitane photographique Métamorphose fixe
Archives & Documents | 1993

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« La Gitane photographique : Métamorphose fixe » in Libération [tiré à part], Paris, 7 juillet 1993.

Que l'élégance du motif de la gitane, conçu en 1947 par Max Ponty, invite l'imaginaire des photographes à l'originalité ne circonscrit pas les raisons de la variété, de la surenchère dans la stylisation graphique que proposent ces travaux : profusion d'approches formelles développées dans chaque pièce. Certes, sur le thème de la Gitane, les artistes ont exploré la profondeur de leur champ, et leur proposition, articulée sur la silhouette de Ponty, participe d'un parcours artistique : de leur fabrication d'images déjà montrée. Néanmoins d'autres indices précisent la qualité de cette entreprise : est-ce le paradoxe de pousser plus loin les frontières de la photographie en partant toujours du même thème ? Corollaire post-moderne lié à l'objet de la commande : citer, recycler, détourner un élément préalable, voire classique, dans une création contemporaine. Détermination des contraintes (même souples comme ici, aucune exigence n'était réellement imposée à ces variations sur la silhouette de M.P. : elle sont pourtant impliquées par la nature même de la commande). S'agit-il des limites, donc, dans lesquelles les artistes indexent et développent la part secrète de leur style ? L'on connaît l'éloge des sonnets de Baudelaire : forme inaltérable que le poète aimait pour y voir son écriture s'épanouir. Est-ce enfin la ligne interrogative du dessin de Ponty qui, griffant chaque image, questionne au point de dessiner la ligne de sa propre interrogation ? Comme un signet renvoyant à la fonction créatrice, inséré dans chaque photographie et les insérant ensemble dans l'interdit d'un sujet : la gitane, sensuelle et farouche, érotisée, passionnelle, invite à la transgression et à son dépassement dans un luxe formel.

Il y a dans ces photographies une audace que leur exposition met en perspective. En invitant à la métaphore : il est en effet raisonnable d'imaginer un regard qui parcourt la façade d'une bâtisse virtuelle: fenêtres ouvertes, suite de vues intérieures, fragments de styles cadrés. Le regard passe d'un intérieur à l'autre : dans chaque cadre une photographie compose sur la silhouette de la gitane, métamorphosée selon les approches : mais elle apparaît toujours aux fenêtres de cette façade onirique… La perception des pièces commence alors. Chez Nan Goldin la gitane s'inscrit dans une image tramée sur un écran T.V., chez Stéphanie Marshall un personnage grimé se découpe dans 32 carrés et prend parfois les poses de la gitane, celle-ci s'imprimant par projection… Mais, pour ce regard, il est moins question d'inventorier ces lieux photographiques et ce catalogue de pièces originales, que de scruter avec un même motif l'intimité de chaque artiste. Comme dans un dévoilement, il y a découverte par intrusion du secret stylistique de chaque photographe. Tandis que tous ont exploré le thème de Ponty - point commun de ces œuvres et résistance à leur autonomie -, tandis que tous ont étudié la même silhouette, ils donnent, paradoxalement, de précieuses et intimes informations sur leur propre univers. D'autant plus privé que le sujet était général. Obligé au condensé de leur style. À sa compression dans une image unique. Figure imposée.

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A. C.


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© alexandre castant | 2011